Entre les maisons du haut et celles du bas, il n'y a guère plus de deux cent cinquante kilomètres. Hé oui ! C'est comme ça : la France est un petit pays. Au moment où un type de vingt-trois ans va prendre le contrôle des maisons du dessus, plus personne ne s'intéresse à la maison du bas. Et pour cause, elle sera tombée l'hiver prochain. Ici, le gel est fait pour ça.
A moins de deux cent cinquante mètres de là habite une de mes mamans d'élèves. Hé oui ! C'est comme ça : ma ville est une toute petite ville. Elle a deux gamins de quatre et cinq ans et hier soir, vers seize heures trente, on s'est aperçu qu'ils avaient la gale.
J'ai expliqué à la maman que je ne pouvais pas les prendre à l'école (il y a éviction scolaire), qu'il fallait donc consulter, les soigner et ne les faire revenir que totalement guéris.
Mais cette maman là ne peut pas payer.
"Et la CMU ? Je n'ai pas la CMU, je suis en attente du RSA". Bon. Seize heures quarante-cinq : j'appelle l'infirmière scolaire du Réseau Ambition réussite : personne. Bon. J'appelle l'assitante sociale du collège d'à côté : personne. Seize heures cinquante : je viens d'avoir une infirmière scolaire d'un autre collège qui me suggère d'appeler le Centre d'action sociale de la ville. Je m'y précipite, il est seize heures cinquante-cinq. La personne m'explique que l'aide sociale ne fait plus de "bons" pour la gale, suite à une nouvelle décision. Bon. Jusque cinq heures dix, j'essaie plusieurs numéros : le centre médico-scolaire, le centre médico-social, ... mais là, cette fois, c'est fermé.
La maman attend patiemment dans mon bureau et ses gamins cavalent partout. Elle m'explique qu' en ce moment ils sont sept à la maison (des demi-frères plus âgés et qui ne sont pas tout le temps là)et qu'elle n'a pas de machine à laver ...
Bon. Il y a des soirs comme ça. Je finis par l'envoyer au SAMU. C'est pas terrible comme décision pour soigner une gale, mais c'est tout ce que j'ai trouvé et, au moins, ce sera gratuit.
"Mais ils vont me faire une ordonnance et je ne pourrai pas la payer !"
"Peut-être vous donneront-ils directement les médicaments ... sinon, allez voir les assistantes sociales du Centre médico-social demain avec l'ordonnance, elles vous aideront.
Et puis il va falloir qu'elles aillent chez vous pour voir comment votre appartement peut être désinfecté".
Désinfecté. En la regardant partir avec ses deux gosses. Je me dis qu'il y a peut-être plusieurs sortes de gales, celle qui s'attaque aux miséreux, et une autre, plus pernicieuse et moins connue, qui rongerait plutôt le monde de la politique et de la finance. Un genre de gale qui creuserait ses galeries en dessous, juste en dessous d'une certaine idée de la morale.
Pas facile à soigner non plus, celle-là.